vendredi, mai 06, 2011

Pour comprendre ce qui se passe en Syrie

A l'affût des révolutions. Pour comprendre ce qui se passe en Syrie

· 06 Mai 2011 Par

La rédaction de Mediapart

Un article de Nadia Aissaoui et Ziad Majed.

La journée « Vendredi du défi » en Syrie a donné lieu à de nouvelles violences du régime contre les manifestants. Selon plusieurs opposants, militants des droits de l'homme, on compterait une vingtaine de morts et des blessés. Les manifestations avaient été interdites par le ministère de l'intérieur. Quinze personnes auraient trouvé la mort à Homs, ville située à 160km au nord de Damas. De son côté, l'agence de presse officielle du régime, Sana, a annoncé la mort d'un officier et de quatre policiers, tués selon l'agence par un groupe armé. Six personnes auraient par ailleurs été tuées par balles à Hama. A Deraa, d'où étaient parties les premières manifestations, la journée a été relativement calme, l'armée syrienne ayant annoncé son retrait de la ville. Dans la banlieue de la capitale Damas, des chars avaient été déployés pour éviter les manifestations. En début d'après-midi, la police secrète avait en outre arrêté Riad Seif, chef de l'opposition syrienne, selon des militants des droits de l'homme présents dans la capitale.

Le soulèvement en Syrie ne cesse de s’amplifier malgré l’intensification de la répression menée par le régime Assad (plus de 700 morts et près de 3000 détenus). La médiatisation de plus en plus importante, en particulier après le revirement de la chaîne Al-Jazira et l’alimentation constante de Youtube et Facebook en images, témoignages et informations, ont donné au monde entier une idée de l’horreur qui se déroule au quotidien à Deraa, Douma, Banias, Homs et bien d’autres villes et bourgades syriennes.

Les communautés arabe et internationale traînent à se prononcer, si l'on excepte les dernières déclarations d’Alain Juppé et de la Maison Blanche qui indiquent un durcissement de ton vis-à-vis du régime de Damas et l’adoption de sanctions financières prises à l’encontre de caciques du régime (par exemple Maher El-Assad, frère du président et chef de la garde républicaine).

Fait marquant également, l’avertissement de la Turquie par l’intermédiaire de son premier ministre Erdogan qui ne se limite désormais plus à appeler aux réformes et à la retenue, mais s’engage à être partie prenante de toute décision prise par les Nations unies si jamais la répression continuait. La Turquie avait au préalable envoyé un signal de mécontentement en accueillant une conférence à laquelle avaient participé des représentants de partis et forces d’opposition ainsi que des personnalités indépendantes. Cet événement a fait suite à une conférence de presse tenue quelques jours auparavant par des représentants des Frères musulmans syriens à Istanbul.

Parallèlement, une multitude d’actions de solidarité avec Deraa (d’où le soulèvement est né) sont en train de voir le jour en Syrie et en dehors. La ville est assiégée depuis une semaine, ses habitants témoignent de coupures d’électricité, d’eau, de téléphone, de manque de denrées alimentaires et de médicaments. Face à ce drame, des écrivains et artistes syriens ont publié un communiqué appelant à la levée du siège. Des femmes ont manifesté en silence à Damas même et ont subi violences physiques et arrestations de la part des services du régime. De nombreux citoyens se sont également rassemblés dans différentes villes du pays, en solidarité avec Daraa. Ici à Jassem (sur la route entre Damas et le Houran au Sud).

En Jordanie, une caravane de solidarité comptant des Syriens, Jordaniens et Palestiniens, transportant des produits de première nécessité, a tenté de forcer le siège par la frontière jordanienne sans succès puisqu’elle a été refoulée par les forces de l’ordre syriennes.

En outre, une série de communiqués ont été publiés par d’éminents intellectuels arabes en guise de solidarité avec le peuple syrien dénonçant les pratiques criminelles du régime et allant jusqu’à réclamer le jugement du président et de ses acolytes pour crimes contre l’humanité. Les plus remarquables d’entre ces communiqués sont ceux publiés par des écrivains, chercheurs, poètes libanais, jordaniens, égyptiens et palestiniens qui saluent à l’unanimité le courage du peuple syrien et condamnent les pratiques du régime. Les signataires palestiniens y dénoncent l’instrumentalisation de leur cause (prétendument défendue par le régime de Damas) afin de justifier la répression et la privation des libertés (texte intégral en arabe et signataires).

Quant aux Egyptiens, ils donnent d’autant plus de force aux propos qu’ils sont à l’avant-garde du processus révolutionnaire en appelant de leur côté au boycott pur et simple du régime Assad et à sa traduction devant les tribunaux (texte intégral en arabe et signataires).

Dans le même temps, des cinéastes syriens ont lancé un appel à leurs confrères et autres artistes internationaux pour manifester leur solidarité. La portée symbolique de cet appel revêt une importance particulière puisque ce sont ces mêmes cinéastes qui en 1999 avaient publié un communiqué s’élevant contre le contrôle sécuritaire et la censure politique et réclamant le respect de la liberté d’expression et de création. Par cet acte, ils s’étaient inscrits parmi les instigateurs de ce qu’a été fin 2000-début 2001 le fameux printemps de Damas. Leur appel cette fois a été suivi par de grandes personnalités dans le monde du cinéma. Une page Facebook présente l’appel.

Pour revenir à la tragédie qui se déroule sous nos yeux, on ne peut faire l’économie d’une analyse approfondie de plusieurs aspects du cas syrien. Afin de disséquer la structure du régime ainsi que ses pratiques, comprendre la sociologie politique du pays et les dynamiques sociales (rurales, urbaines, confessionnelles, de classe) qui font la spécificité du soulèvement en cours, une table ronde a été organisée et animée à Paris par Ziad Majed. Elle a réuni trois des plus éminents intellectuels syriens en exil : Farouk Mardam Bey, historien et éditeur, Burhan Ghalioun, professeur universitaire, et Sobhi Hadidi, critique littéraire et analyste politique. Nous publions ici l’intégralité de la table ronde (parue aujourd’hui dans le mensuel libanais L’Orient littéraire) qui analyse des questions politiques, sociales et culturelles libanaises, arabes et internationales.



Voilà plus d'un mois que se poursuivent en Syrie manifestations et révoltes populaires pour la liberté et la démocratie. Dans la dernière quinzaine, les slogans ont été jusqu'à réclamer la chute du régime. Depuis vendredi 22 mars, on a vu le mouvement s'étendre vers la majorité des régions syriennes, du littoral à l'est et du centre au sud.

Dès le premier jour, les autorités ont répondu à ces mouvements avec une violence inouïe et accrue qui a eu pour conséquence des centaines de tués, sans compter les arrestations arbitraires. Cette violence a été accompagnée d'une campagne de désinformation accusant l'extérieur de complot contre la Syrie et sa stabilité pour justifier l'option sécuritaire comme la seule solution qui s'impose.

A la lumière de ce mouvement et face au courage exceptionnel dont fait preuve le peuple syrien se confrontant à la barbarie du régime, de nombreuses questions se posent sur ces événements, leurs causes et leur déroulement, leurs acteurs et la particularité des relations de ces derniers dans un pays multiconfessionnel et multiethnique. Pays gouverné par un régime dont beaucoup ont cru, en ce printemps arabe que nous observons depuis le mois de janvier, qu'il serait une « exception » dans la région.

Le dialogue que nous reproduisons dans ces colonnes est une tentative d'explication de la situation en Syrie aujourd'hui, s'attachant à disséquer la structure du clan au pouvoir ainsi que sa politique. Il s'agit d'une rencontre avec trois des intellectuels syriens (et arabes) les plus éminents, résidant en exil: l'historien et éditeur Farouk Mardam-Bey, le professeur des universités Borhan Ghalioun, le critique littéraire et analyste politique Subhi Hadidi.

Certains ont affirmé, les jours qui ont suivi le déclenchement des révoltes tunisienne et égyptienne, que la Syrie jouit d'une exception supposée lui épargner l'effet domino des mouvements populaires dans le monde arabe. Dans ce contexte, il était fait référence à un facteur principal de cette exception : « l'adhésion de la majorité des Syriens à la politique extérieure du régime ». Qu'en pensez-vous? Quels rôles joue cette politique extérieure pour le régime syrien? Et comment expliquer la réaction de ce régime face à l'amplification du mouvement populaire auquel il est confronté?

Farouk Mardam-Bey. «L'exception syrienne» est en général évoquée sur le plan de la politique étrangère du régime en référence à sa constante «refus et résistance» (face à Israël et les Etats Unis, NDLR), contrairement par exemple à celles de l'Egypte et de la Tunisie. Parlons donc de ce régime et puis de sa politique étrangère… Il est depuis près de quarante ans un régime tribal, comparable par son aspect de clan mafieux et du culte de la personnalité à l'actuel régime libyen. Il est par contre le seul régime républicain qui a réussi à établir une succession héréditaire de l'autorité. Tout cela rend impossible toute velléité de réforme dès lors que réforme est synonyme de son effondrement. Ce qui rend également très coûteuse toute confrontation avec lui, car il se défend férocement.

Si nous observons sa politique extérieure, nous constatons au contraire que le régime ne demande qu'à intégrer «l’impérialisme mondial». C'est ce dernier qui lui refuse son giron et lui pose des conditions pour de nombreuses raisons. Voilà pourquoi cela place le pays en situation de guerre, tant sur le plan politique que juridique, sans avoir la moindre intention de mener une guerre… Depuis 1974, ce régime n'a jamais franchi la moindre ligne rouge dans le conflit avec Israël. Il se contente d'appuyer le Hezbollah et le Hamas pour éloigner le front de son territoire tout en le gardant actif au Liban et en Palestine, ce qui lui permet de conforter à la fois sa rhétorique mais aussi ses « deals » au niveau régional.

Et si l'on passe en revue les diverses manières dont il profite des développements dans le Machreq, de nombreux sujets peuvent être dégagés. Sur la question palestinienne, l'équation est basée sur un trait d'esprit selon lequel «il adore la Palestine mais abhorre les Palestiniens». Hafez El-Assad a refusé la couverture aérienne aux troupes syriennes qui tentaient de venir au secours des Palestiniens en Jordanie en septembre 1970. Son armée a envahi le Liban en 1976, bombardant les Palestiniens et contribuant à la chute du camp de Tel Zaatar. Il n'est que d'évoquer tous les épisodes de la guerre libanaise et le rôle joué par l'armée syrienne dans ce contexte, de Tripoli aux guerres des camps.

Sur l'équation politique régionale, le régime El-Assad s'est imposé en force dans les années 1970 et 80, profitant du retrait de l'Egypte et de l'isolement du Caire après les accords de Camp David. Profitant aussi de la guerre de Saddam Hussein contre l'Iran qui a diminué l'influence irakienne. On peut donc dire que les absences égyptienne et irakienne lui ont permis de conforter une certaine influence régionale et réinvestir cette influence à l'intérieur en exerçant une répression sanglante contre son peuple. Dans la seconde moitié des années 1980, l'économie syrienne s'étant effondrée jusqu'à en devenir insolvable, la première guerre du Golfe a été providentielle pour sauver le régime. Participant à l'opération «Tempête du désert» sous la direction des Américains, il a bénéficié d'aides substantielles de la part des pays du Golfe et gagné un mandat sur le Liban. Dans les années 1990, il a exporté des centaines de milliers d'ouvriers vers ce pays pour participer à la reconstruction, réduisant du même coup le poids du chômage interne. En ce sens, Hafez El-Assad aura établi un partenariat avec l'Amérique, le Golfe et l'Iran en contrepartie du renforcement de la légitimité de son pouvoir et d'une mainmise sur les affaires libanaises.

Son héritier, Bachar, a poursuivi la même politique. Il a profité de la guerre de Bush en Irak, des divisions inter-palestiniennes, puis des conflits au Liban et de la vénalité de la classe politique dans ce pays. Il a élargi les réseaux de corruption et de prébende en Syrie tout en développant ce qui a été qualifié d'ouverture économique. Celle-ci, n’étant pas accompagnée d’une ouverture politique, échappe forcément à tout contrôle populaire et ne fait que renforcer la mafia des cousins et des cousines.



Borhane Ghalioun. Je voudrais ajouter à ce qui a été dit par Farouk que l'un des aspects de l'exception du régime syrien est qu'il se distingue en réalité de l'ensemble des régimes autoritaires arabes en ce sens qu'il a anéanti la moindre possibilité d'ouverture politique à l'intérieur du pays. Celui qui gouverne y détient un pouvoir absolu. Ce fut le cas pour Hafez El-Assad, et son fils et héritier Bachar jouit du même privilège aujourd'hui. Pour prendre l'exemple de l'Egypte ou de la Tunisie, dans ces deux pays, la dictature n'avait pas dévoré la totalité de l'espace politique ou civil. Ainsi, en Egypte, les partis et organisations de la société civile ont continué à exister et à exercer leur activité, de même que la presse gardait une liberté relative ou conditionnelle. En Tunisie, on pouvait constater la présence de certains syndicats et regroupements professionnels indépendants. Tandis qu'en Syrie, depuis près d'un demi-siècle, il n'existe aucune organisation civile ou politique, ni même une vie syndicale indépendante. Pire, aucune autorité politique, au sens précis du terme, ne dirige le pays. Tout ce qu'on voit, surtout depuis les années 1980, c'est une pléthore d'appareils sécuritaires qui contrôlent pratiquement tout, se chargeant des désignations à tous les postes, activant les dossiers politiques, maîtrisant tous les mécanismes du quotidien. Et même quand le régime a opté pour un néolibéralisme économique, cette initiative n'a pas été accompagnée de la moindre ouverture politique. Le seul changement sensible a été l'ouverture du cercle du pouvoir à un certain nombre d'hommes d'affaires venus s'ajouter aux responsables sécuritaires et à un nombre limité de proches du président. Lesquels sont, pour la plupart, des membres de sa famille. Ainsi, le régime n'a fait que renforcer depuis 1970 son emprise tout en dévitalisant l'ensemble du pays. Sa présence est devenue comparable à une invasion de l'Etat, à une colonisation de la société. Des centaines d'intellectuels sont interdits de voyager, 150.000 Syriens sont exilés, 17.000 ont disparu ou sont détenus pour délit d'opinion. Les clubs ou associations sont dominés par des comités du parti Baath qui se comportent à l'image des appareils sécuritaires et des Moukhabarat. Sans compter un Parlement plus proche de la mascarade, dont on a vu les applaudissements et les louanges au président, et des gouvernements dont aucun citoyen ne connaît ne serait-ce qu'un ministre.

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Par-dessus tout, ce qui fait l'exception du régime syrien par rapport à la plupart des régimes existant dans le monde, c'est qu'il n'a pas de politique. C'est une institution purement sécuritaire, sans aucun intermédiaire entre elle et ce qui est supposé être l'institution politique civile. C'est la raison pour laquelle ce régime n'a ni souplesse ni habilité à négocier. A tel point qu'aujourd'hui, en plein mouvements populaires, manifestations et répression, on ne trouve aucun responsable syrien pour commenter ou discuter de la situation: ni les deux vice-présidents (Farouk El-Charaa et Najah El-Attar), ni aucun des prétendus caciques du régime. Le président lui-même ne s'adresse pas au peuple et ne parle pas de politique. Il fait des discours au siège du parlement et reçoit ensuite des délégations avec lesquelles il ne discute que de certains services. Il promet au Cheikh Bouthi une chaîne satellite religieuse, il promet des broutilles aux notables du Horan, il dit à un groupe venu de Homs qu'il va démettre le Mouhafez, etc. Mais dans tout cela, aucune place n'est laissée à la politique ou aux droits ou même à une institution appelée le peuple pour qu'il puisse s'en préoccuper. Je crois qu'il a été pris de court par les événements parce qu'il ne sait pas gérer l'aspect politique des problèmes. Il n'a pas dit, par exemple, «Je vous ai compris», à l'instar de Moubarak ou de Ben Ali. Il lui est impossible de dire: «je ne prolongerai ni ne renouvellerai mon mandat» comme d'autres présidents ont tenté de le faire. Car la Syrie est pour lui une propriété privée et familiale, et dans ce genre de propriété, la patrie ne fait pas partie du vocabulaire.

Subhi Hadidi. Je vais ajouter quelques remarques à ce qui a été dit, sans contredire ces propos. Le régime de Bachar El-Assad est le prolongement organique du mouvement de rectification mené par son père. Le père a instauré son régime à l'issue de la guerre de 1973 sur deux bases, la première étant les dispositifs sécuritaires. Ceux-ci lui sont, à tous les niveaux, totalement dévoués, et la plupart des officiers appartiennent à la communauté alaouite. La deuxième est la politique extérieure comme source de légitimité et de financement pour le régime. Financement des pays du Golfe et de l'Iran avec qui il établit une alliance, intervention au Liban où il crée de larges réseaux de prébende, collaboration avec les Etats-Unis dans l'opération «Tempête du désert» en contrepartie d'une consécration du rôle de la Syrie sur le plan régional. Consécration qui se traduit à l'intérieur en renforcement de l'emprise du régime sur l'Etat et la société.

En s'attribuant le pouvoir, le régime a dégagé trois sortes d'attitudes divisant les Syriens en trois catégories: à la première appartiennent ceux qui sont trop préoccupés par la quête de leur pain quotidien pour exercer une quelconque activité politique. La deuxième rassemble les vénaux dont il est facile d'acheter la loyauté en les intégrant, les exploitant et les corrompant via un vaste réseau de clientélisme. La troisième est celle des intellectuels et des activistes opposants que le régime considère comme des «imbéciles attachés à des principes». C'est à ceux-là qu'il réserve les prisons. Pendant toute une période, la prison de Mazzé leur était d'ailleurs exclusivement consacrée. Quand le régime est entré dans la phase préparatoire de la succession du pouvoir, l'ensemble de ses appareils sécuritaires et de ses réseaux a été mobilisé pour assurer la loyauté à Bassel El-Assad. Mais celui-ci ayant été tué dans le fameux accident de voiture, le régime est entré dans un cercle vicieux. Il a fallu préparer Bachar à la hâte, et il n'était pas prêt à gouverner. Il devait compter sur l'institution militaire et sécuritaire en place, bardée d'un certain nombre d'hommes d'affaires intégrés à la composition du régime dans la foulée de «l'ouverture» économique. Il a donc considéré que son devoir était de préserver «le gage paternel» et d'assurer la continuité. C'est ce qu'exprime l'adage syrien selon lequel «Hafez El-Assad nous gouverne par-delà le tombeau». L'institution au pouvoir, qui n'était pas tout à fait prête à transférer sa loyauté à Bachar, a fini par s'amender et une relation étroite s'est établie entre ses dirigeants et l'héritier. Ils ont brouté ensemble les verts pâturages de la politique extérieure sous couvert du «refus». Ils ont surtout adopté une nouvelle vision des Syriens, binaire cette fois, au lieu des trois catégories dégagées précédemment. Le peuple se divise désormais en deux parties, la première englobant la rue, domestiquée, assiégée ou soumise au fait accompli, sinon emprisonnée sur verdict des tribunaux militaro-sécuritaires. La deuxième, majoritaire, est celle de la foule silencieuse qui craint qu'une confrontation avec le régime ne conduise à un scénario à l'irakienne ou à des problèmes comme ceux qui existent au Liban. En ajoutant cela à la politique externe et à celle des axes, on comprendra pourquoi le régime croyait qu’il est immunisé pour une période plutôt longue. On comprendra aussi la déclaration de Bachar, il y a quelque mois, auWall Street Journal, dans laquelle il affirmait que son pouvoir était inébranlable.

A mon avis, l'institution régnante (des appareils sécuritaires aux réseaux d'ouverture économique) a été prise de court par la révolte populaire syrienne. Sans doute a-t-elle été plus surprise que nous le sommes. Elle a même dû en baver au début, n'ayant pas l'habitude d'être confrontée à des manifestations et des protestations populaires pacifiques. De même, l'appareil sécuritaire (et non le militaire), au sein duquel la hiérarchie est mal définie, semble confus et en mal de commandement. Les ordres peuvent être donnés par de petits gradés selon qu'ils aient accès à Bachar ou à son frère Maher. De même est désarçonné Rami Makhlouf, cousin germain de Bachar par sa mère, pilier de l'économie et des affaires au sein du régime et responsable de certains secteurs vitaux. Selon les témoignages sur les interrogatoires infligés aux manifestants arrêtés à Deraa dès les premiers incidents, « les enquêteurs passaient des motifs de l'hostilité au régime, naturellement suscitée par Israël et les forces du 14 Mars libanais aux motifs de la colère contre la personne de Rami Makhlouf » qui est selon eux « le garant de la stabilité de la livre syrienne ». Ces témoignages mettent en lumière l'importance du facteur financier et des craintes qu'il suscite pour le régime. De toute manière, il semble que la décision, aujourd'hui, au sein du pouvoir, n’est qu’aux mains d'un petit groupe de personnes comprenant Bachar, Maher et les grands officiers. Tous se débattent dans le marécage de l'option sécuritaire. Ils ne se rendront pas facilement. C'est pourquoi le prix de la confrontation et de la liberté sera exorbitant. Le régime possède trois lignes de défense. La première est la violence bestiale à l'encontre des manifestants. La deuxième est la provocation de contradictions au sein de l'armée et de conflits limités entre les unités pour agiter l'épouvantail d'une division et d'une implosion de l'institution militaire. La troisième est de pousser à l'extrême la tension confessionnelle et de soulever la crainte d'un chaos global dans le pays.



Parlons de l’autre partie de l’équation : la société syrienne. La crainte de conflits confessionnels, ou d’une mutation de la révolte populaire en conflit interne lié à la composition du tissu social et à la nature du régime, est-elle fondée ? Les islamistes sont-ils aujourd’hui les piliers du mouvement populaire ?

Farouk Mardam-Bey. On ne peut pas nier la tension qui existe dans une société muselée. Mais jusqu’à présent les gens semblent soucieux d’éviter tout slogan confessionnel tant dans les manifestations que sur les calicots. Quant aux islamistes et leur rôle, voilà un sujet qui prête à beaucoup d’exagérations et de généralisations. On a tendance à vêtir de la même abaya des forces et des courants radicalement différents. Rappelons que le régime syrien lui-même a encouragé l’islamisation de la société jusqu’à l’intégrisme. Parce que dans la foulée de sa riposte aux Frères musulmans, il a décidé de leur damer le pion sur le terrain de la religion. Il a donc créé des écoles coraniques (au nom de Hafez El-Assad) et décidé de surenchérir face à certains conservateurs en « adoptant » un islam salafiste non jihadiste. La récente proposition de Bachar de créer une chaîne satellitaire religieuse islamiste, en guise de cadeau au cheikh Bouthi et aux dignitaires loyalistes, montre bien son appui à un islam obscurantiste fidèle au régime. Cela sans parler des salafistes jihadistes manipulés et, à plus d’une période, exportés au Liban et en Irak par les Moukhabarat.

Borhan Ghalioun. La société syrienne jouit d’une pluralité et d’une diversité qui devraient être source d’une grande richesse culturelle et sociale si elles étaient canalisées de manière à préserver l’unité, respecter les différences et permettre la tolérance. Cependant, les faits montrent que le régime, qui nie comme on l'a dit l'existence du peuple au sens politique, a creusé en Syrie les divisions au sein de la société et œuvre à présent à mobiliser les fanatismes. Sans doute y a-t-il réussi d'une certaine manière, car il est impossible de nier la tension confessionnelle existante. Bien que cela soit important, ce n'est pourtant pas le vif de notre sujet. A mon avis, la plupart des Syriens aujourd'hui aspirent à la citoyenneté et à la modernité politique. Seule une minorité dans chaque communauté est renfermée et cultive une mentalité confessionnelle. Le régime parie sur une discorde confessionnelle dont il agite le spectre, affirmant que celle-ci pourrait mener à la guerre et au chaos si les mouvements populaires se poursuivent, surtout si ces derniers aboutissent à une libération de la tyrannie. En cela, le régime exclut toute possibilité de réforme, et tient prêt le dispositif répressif de ses appareils sécuritaires pour empêcher toute possibilité de formation d'une société politique et maintenir les dissensions au sein de la société civile. Le véritable défi est donc de parvenir à l'unité nationale.

Quant aux islamistes, comme l'a souligné Farouk, le régime a décidé d’encourager un mouvement salafiste et de s'en servir parallèlement à l'action des Moukhabarat auprès d'autres communautés. Pour en revenir aux Frères musulmans, il faut rappeler qu'ils n'existent pas en Syrie en tant qu'organisation. Car le régime en a déjà éradiqué tous les cadres et, en vertu du fameux article 49, condamné à la potence tout membre déclaré de l'organisation. Cependant, à titre individuel, ils existent forcément dans le pays et leur discours politique a évolué depuis un certain temps en un discours modéré, prônant un état civique proche du modèle turc. Ainsi, je ne pense pas que nous nous trouvions face à la menace d'une domination intégriste comme certains cherchent à le figurer.

Subhi Hadidi. Il faut admettre, par franchise, que le régime syrien a plutôt réussi à convaincre une majorité au sein de la communauté alaouite que son sort est lié au sien. Le discours qu'on entend aujourd'hui dans certains milieux de la classe moyenne (alaouite) du littoral syrien se résume à : «Nous détestons le régime El-Assad, mais…si celui-ci vient à tomber, qu'adviendra-t-il de nous?» De tels propos sont significatifs du sentiment d'appartenance confessionnelle que le régime cherche à ancrer et à généraliser pour creuser les divisions verticales. Mais en même temps, il faut souligner que la communauté alaouite est elle-même multiple et variée, Et que les opposants alaouites au régime ont payé le prix fort pour leurs positions. Ainsi, parmi les détenus de notre parti, le parti démocrate du peuple, un grand nombre sont alaouites, et le traitement qui leur est infligé dépasse en brutalité celui que subissent les autres. Par ailleurs, on constate au sein de cette communauté une grande disparité de classes sociales, avec des signes de richesse colossale chez certains et une misère chez les autres. Il existe aussi des clans et des intérêts divergents entre des forces de l'intérieur même du régime. Donc, nous constatons autant de divergences et de diversités chez les alaouites que dans toutes les communautés de Syrie, et ils sont tout autant exposés que les autres à une implosion en cas de conflit, malgré la phobie du confessionnalisme.

Jusqu'à présent, la rue syrienne nous surprend par son courage et sa détermination mais également par sa sensibilisation et son unité. Et contrairement à l'Egypte, la Tunisie, le Yémen et la Libye, où les manifestations se concentrent essentiellement dans les villes, grandes ou moyennes, les mouvements en Syrie s'étendent sur une très grande surface géographique, de Homs à Hama et Darayya, de Deir el Zour à Banias, à Jeblet, à Douma en passant par Daraa et un grand nombre d'autres régions. Cela indique, à la lumière de la diversité existant en Syrie, la participation de citoyens de toutes confessions, tranches d'âge et classes sociales, laïcs, islamistes ou autres. De même, ces manifestations englobent-elles des personnes qui n'ont jamais vécu d'expérience partisane ou organisationnelle. Je ne pense pas que la crainte d'une menace islamiste soit justifiée, même du point de vue de certains pays occidentaux où les calculs se font plutôt à partir d’une prise en considération de la position de Tel-Aviv face aux événements. Cette dernière consiste à préférer El-Assad à l'inconnu comme on le lit dans la plupart des analyses et éditoriaux de la presse israélienne.



A quel point ces manifestations et mouvements populaires contre le régime sont-ils représentatifs d'une «sociologie syrienne», que ce soit du tissu social ou du binôme rural/urbain? Cette question se pose à la lumière de la timidité observée dans la participation à Damas et Alep face à la véhémence des régions rurales ou frontalières. Ce constat est-il vrai?

Farouk Mardam-Bey. On observe en ce moment un paradoxe remarquable dans la situation syrienne. Celui-ci est lié à ce qu'on appelle «le paradoxe urbain-rural». Les études académiques et les écrits éminents sur la Syrie étaient axés dans le passé sur l'analyse des bases sociétales du régime, un grand nombre de membres du parti Baath et d'officiers de l'armée qui soutenaient les coups d'Etat dans les années 1960 étant issus des régions rurales de Hama et du Houran. Par la suite, les analyses des politiques du régime, sur la période de 1970 à 1980, se sont intéressées à son aspiration permanente à ruraliser les villes ou à les encercler d’une ceinture «rurbaine». On supposait alors que le Rif de Damas, par sa composition sociale, semblait assiéger la ville considérée comme «hostile»… La réalité aujourd'hui est que les principaux mouvements et manifestations d'opposition contre le régime ont commencé précisément dans ces régions où ils ont trouvé un réservoir et un milieu propice à leur action. Cela indique des mutations radicales en Syrie et dénonce l'échec du régime à faire face à la situation autrement que par la violence et la vengeance comme seuls arguments possibles face au soulèvement populaire.

En ce qui concerne l'ampleur de ce soulèvement, je pense que le nombre des manifestants est très élevé. Le « Vendredi saint » par exemple, les manifestations étaient énormes dans un grand nombre de villes et de bourgades par rapport au nombre global de leurs habitants. Tout aussi importantes étaient l'extension des manifestations sur la carte syrienne et la radicalisation des slogans.

Pour ce qui est d'Alep et de Damas, je laisse à mes collègues le soin d'en analyser les situations respectives. Je souhaite cependant souligner un point que certains négligent dans leurs analyses. Il s'agit de la proportion importante de chrétiens dans ces villes par rapport au reste du pays. La plupart d'entre eux sont actuellement dans l'inquiétude et l'expectative, le régime les ayant persuadés qu'en cas de chute, il serait remplacé par un régime islamiste extrémiste, et que leur sort serait alors, dans le meilleur des cas, similaire à celui des chrétiens d'Irak. Entre autres causes, cet argument empêche la participation active de cette communauté au soulèvement populaire.

Borhan Ghalioun. La révolution syrienne est caractérisée par une extension massive au niveau géographique. Ce phénomène, comparé à l'Egypte ou à la Tunisie, est nouveau par le volume de la participation locale ou périphérique. En Egypte et en Tunisie, on a assisté, il est vrai, à des manifestations énormes, mais elles étaient concentrées dans trois ou quatre villes tout au plus.

Pour parler des grandes villes, Homs a connu des manifestations massives venues de divers quartiers. Les manifestants ont même tenté d'organiser un sit-in sur la place principale de la ville, mais les tirs et les attaques des appareils militaires contre les manifestants les en ont empêché. Malgré cela, les manifestations ne se sont pas arrêtées. Quant à Damas et Alep, leur situation est un peu particulière. D'abord parce qu'y habite une classe qui profite du régime, de même que des hésitants qui préfèrent attendre et redoutent ce qu'ils appellent «le chaos». Par ailleurs, certains habitants de ces villes se sont résignés à la soumission à une autorité omnipotente chez eux par la présence de ses institutions du pouvoir et de ses symboles. Il faut savoir aussi que chaque vendredi les autorités instaurent un cordon sécuritaire impressionnant autour de ces villes et y interdisent l'accès. A Damas, des barricades ont été érigées par les forces de l'ordre pour bloquer l'accès à la place des Abbassides. Ces mêmes forces ont ouvert le feu plus d'une fois sur des convois sortis des mosquées, tuant et arrêtant des dizaines de personnes. Elles sont prêtes à tout pour empêcher les manifestants d'accéder au cœur de la ville pour que leur présence n'en encourage pas d'autres à se joindre à eux. Pour toutes ces raisons, il n'est pas évident de bouger sur le terrain, ni à Damas ni à Alep.

Cependant et de toute manière, la répression accrue n'indique rien d'autre qu'une frayeur accrue de ceux qui l'exercent. La répression n'a pas réussi à empêcher les manifestations dans nombre de quartiers de ces deux villes et leurs proches banlieues, notamment les banlieues de Damas qui y sont intégrées sur le plan urbain.

Subhi Hadidi. Je vais ajouter à ce qui a été dit que les grands commerçants d'Alep et de Damas dominent la hiérarchie commerciale en Syrie. Certains d'entre eux, notamment à Alep, entretiennent avec la Turquie des échanges d'un volume de plusieurs milliards de dollars. Aussi la Turquie souhaite l'apaisement et les y incite. Malgré cela, force est de se souvenir que les prémisses du mouvement populaire en Syrie et les premiers slogans du soulèvement contre le régime se sont manifestés dans le quartier de Harika, au cœur commercial de Damas. De même, pour rejoindre ce qu'a dit Farouk sur la mutation dans les rôles des relations rurales-bédouines-urbaines, il faut rappeler les menaces reçues par les quelques personnes qui commençaient un sit-in à Damas en solidarité avec les familles des prisonniers d'opinion et les révolutions arabes, et cela quelques semaines seulement avant le début des manifestations en Syrie. Des officiers sécuritaires les menaçaient de leur envoyer les «shawaya» pour leur apprendre les bonnes manières. Les «shawaya» sont des bédouins de la région de Jazira qui se sont déplacés vers les villes, et notamment Deir el Zor. Ils ont participé, au début des années 1980, aux opérations militaires du régime contre la ville de Hama. Or, dès le début du soulèvement en Syrie, auquel a participé Deir el Zor, il est apparu que le premier martyr parmi les manifestants était un «Shawi»… Il y a donc dans toutes les régions et communauté une nouvelle génération qui remet en question les définitions et frontières du passé.

Pour revenir à la difficulté de la situation à Damas et à la forte présence sécuritaire dans cette ville, certaines mesures adoptées atteignent des dimensions surréalistes. Ainsi, en plus de construire des barricades et d'interdire l'accès à la ville, les forces de l'ordre ont installé des dispositifs de contrôle à l'entrée des mosquées, notamment celle des Omayades et les places qui l'entourent. Les fidèles sont fouillés et sommés de remettre leurs cartes d'identité et leurs téléphones portables à l'entrée. Ils leur sont restitués à la sortie de sorte qu'ils sont empêchés de manifester ou d'enregistrer le moindre slogan qui pourrait être lancé de l'intérieur de la mosquée ou de ses environs.

A mon avis, et ce sera ma conclusion, nous vivons une étape après laquelle plus rien ne sera comme avant, ni dans les villes ni dans les campagnes, ni dans aucune catégorie sociale ou confessionnelle. L'oppression du régime sera terrible. Mais le courage exceptionnel des gens dans la rue et l'accumulation des luttes malgré les grandes difficultés rencontrées, ainsi que la haute qualification des jeunes Syriens et Syriennes (acquise notamment grâce à Internet et aux réseaux sociaux), conduiront le peuple syrien à poursuivre son mouvement vers la liberté et la fin de la tyrannie…

La Syrie d'aujourd'hui est donc tout autre que la Syrie des années écoulées. Même si cela peut sembler évident à dire dans des pays où les gens vivent librement et normalement, le dire au «Royaume du silence» l'est beaucoup moins. Peut-être ce dialogue en est-il la preuve et éclaire-t-il d'une lumière nouvelle nombre de réalités. Dans l'espoir que la prochaine rencontre avec Farouk Mardam-Bey, Borhan Ghalioun et Subhi Hadidi ait lieu en Syrie, parmi leurs parents, amis et camarades, dans un café ou une maison qui aura recouvré son âme et son jasmin.

Nadia Aissaoui est sociologue, Ziad Majed est enseignant à l’Université Américaine de Paris. Pour Mediapart, ils tiennent chaque semaine une chronique d'un monde arabe en ébullition: les révolutions en cours, les grands débats, les informations passées inaperçues en France, la place des femmes, la place de l'islam, etc. A ces chroniques s'ajoutent celles de Tewfik Hakem, «Vu des médias arabes».

Le site de Ziad Majed : www.ziadmajed.net/

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