jeudi, octobre 27, 2005

interview dans l'Orient le jour: le chaos n’est pas une fatalité

interview publiée edans L'Orient le jour 27 octobre 05

Pour l’universitaire syrien, sociologue politique à la Sorbonne, le pouvoir baassiste vivrait ses derniers moments

En cas d’effondrement du régime de Damas, le chaos n’est pas une fatalité, estime Burhan Ghalioun

L’interview de Burhan Ghalioun, recueillie par Émilie SUEUR

Directement mis en accusation par le rapport d’enquête de l’ONU sur l’assassinat de Rafic Hariri, le régime syrien vit des heures difficiles. Pour Burhan Ghalioun, professeur de sociologie politique à la Sorbonne, le diagnostic est plus sévère encore, puisque ce Syrien estime que le pouvoir baassiste vit ses derniers moments. Rejetant les prédictions alarmistes, il affirme en outre que l’effondrement du régime n’implique pas nécessairement que la Syrie plonge dans le chaos.
Coopérer pleinement ou résister. Telles sont les deux options qui s’offrent aujourd’hui au régime de Bachar el-Assad. « Il n’y a pas de troisième option, souligne Burhan Ghalioun, spécialiste du dossier syrien. Soit Damas coopère réellement, comme va certainement l’exiger une prochaine résolution de l’ONU, soit elle opte pour la confrontation avec la communauté internationale, avec les conséquences qui en découlent. » À savoir, l’adoption de toute une gamme de mesures de rétorsion, économiques, politiques, financières, voire militaires. Une option que M. Ghalioun n’exclut pas. « Aujourd’hui, le régime n’a pas encore pris de décision. Il tergiverse, essaie d’afficher une volonté de coopération, tout en rassemblant ses armes politiques pour aller à la confrontation. » La mobilisation populaire et les déclarations de rejet du rapport du juge allemand Detlev Mehlis vont dans ce sens.
Étant donné la teneur du rapport Mehlis, dont une version non expurgée laissait apparaître le nom de Maher Assad, chef de la garde présidentielle et frère de Bachar, ainsi que celui de Assef Chawkat, beau-frère du président syrien et chef des services de renseignements de l’armée, une coopération de Damas avec les enquêteurs impliquerait pour le raïs de sacrifier sa propre famille. « Si l’implication syrienne est prouvée, il va falloir faire des sacrifices, effectivement. La Syrie doit garder en tête l’exemple irakien. Bagdad a refusé de coopérer avant l’offensive de mars 2003. Résultat, le régime de Saddam Hussein a été balayé, l’Irak a plongé dans le chaos et l’ancien dictateur se retrouve devant des juges », rappelle M. Ghalioun. Sacrifier des ténors du régime revient néanmoins à s’autosaborder. « Certes, mais il n’y a pas d’autres solutions aujourd’hui. Si l’implication est prouvée, le régime vit ses derniers moments. »
D’aucuns estiment toutefois qu’avec la fin du régime baassiste, la Syrie, à l’instar de l’Irak, pourrait sombrer dans le chaos. « Je n’adhère pas à cette vision. Même en Irak, le chaos n’était pas inéluctable. Il a plutôt été la conséquence des décisions prises par l’Administration Bush et Paul Bremer de dissoudre les structures de l’État irakien, ainsi que les forces de sécurité et l’armée. Le cas syrien peut être différent », estime le spécialiste.
Quels scénarios pourraient donc être envisagés en matière de transition ? « En cas d’effondrement du régime, des centaines d’hommes proches de l’actuel pouvoir pourraient être limogés ou arrêtés, tout en maintenant le bon fonctionnement des structures étatiques. Les membres de l’Assemblée nationale pourront alors, comme au Liban, convoquer des élections générales sous contrôle des Nations unies et former un nouveau gouvernement. Contrairement à ce que le régime actuel tente de faire croire afin de se maintenir, le chaos n’est pas une fatalité. » Et M. Ghalioun de rappeler que l’opposition syrienne semble s’être déjà préparée à cette éventualité en publiant, le 14 octobre, sa « Déclaration de Damas » qui dénonce le régime baassiste et appelle à des réformes démocratiques.
L’opposition syrienne a-t-elle toutefois les moyens de ses ambitions, et ce notamment en matière de soutien populaire ? « Qui pensait que l’élite antisyrienne au Liban allait bénéficier d’une telle mobilisation populaire ? En Syrie aussi le ressentiment populaire envers le régime est profond. Une fois que les conditions d’un régime démocratique seront établies, je suis certain que tout le monde marchera ensemble », estime le sociologue.
D’aucuns brandissent également la peur d’une montée en puissance des Frères musulmans en cas de vacance du pouvoir. « Je ne m’attends pas à un tel scénario. Durant les cinq dernières années, nous avons assisté à un regain de l’activité politique en Syrie. Or, nous n’avons pas vu les Frères musulmans s’inscrire dans cet élan, ils n’ont pas participé aux manifestations du printemps de Damas par exemple. Et puis, les Frères musulmans ne sont pas fous, ils savent bien qu’ils ne pourraient pas gouverner seuls. Aujourd’hui, aucune force nationaliste, islamiste ou de gauche n’en est capable. La seule option viable, en cas d’effondrement du régime, est celle d’une coalition nationale. Coalition qui impliquerait également des concessions en direction des forces du pouvoir sortant. »

Propos recueillis par Émilie SUEUR

1 commentaire:

hijazi2005 a dit…

Bonjour,
Je suis d'accord sur l'idée que le changement de régime en Syrie n'est pas synonyme de chaos.
La grande majorité des baasistes syriens ne le sont que par nécessité, un processus de de-baassification à l'irakienne s'avèrera aussi infructueux qu'inutile.
Dans tous les cas,le syndrome irakien est improbable en Syrie, la société syrienne étant relativement homogène et donc peu propice au découpage sur base communautaire.