jeudi, septembre 29, 2005

Islam et Démocratie, Venise, 29-30 septembre 2005

Crise de l’autoritarisme
et perspectives démocratiques au Moyen Orient


I. La fin de l’autocratie

Pendant de longues décennies, l’islam était considéré incompatible avec les valeurs de la démocratie. Ainsi des sociologues et des politologues ont avancé plusieurs arguments pour étayer cette thèse. Certains ont souligné l’unanimisme communautaire et la structure segmentaire des sociétés basées sur la solidarité tribale et confessionnelle. D’autres ont insisté sur le caractère anti-laïque d’une religion confondant viscéralement pouvoir temporel et pouvoir spirituel. La tendance actuelle privilégie la théorie de l’absence de culture démocratique ou, comme l’a écrit Ernest Gellner dans Condition of Liberty, celle de la société civile. Ainsi, beaucoup d’hommes d’Etat, chefs d’entreprise ou intellectuels n’avaient pas de remords pour travailler avec des autocrates arabes ou musulmans voire pour les soutenir politiquement, convaincus que la démocratisation de ces sociétés ne peut conduire qu’au chaos. La peur de l’islamisme continue d’ailleurs à favoriser, toujours, l’alliance, dans les pays arabes, avec des régimes autoritaires qui semblent le mieux disposés du reste à l’égard des intérêts occidentaux.

Paradoxalement, c’est depuis l’enlisement des forces d’occupation en Irak et la prise de conscience de la solidité des réseaux du terrorisme international à base islamiste que ces théories semblent en train de se renverser. On ne cesse de vouloir prouver que l’islam n’est pas incompatible avec la démocratie en faisant bien la distinction entre l’islam vrai et l’islamisme radical ou Jihadiste. Et l’on n’hésite plus, depuis quelques mois, à parler, aux Etats-Unis comme ailleurs, du printemps arabe, voyant dans le succès relatif des dernières élections législatives irakiennes, le soulèvement dit de l’indépendance de Beyrouth, et l’ébauche de réformes politiques en Egypte ou en Arabie Saoudite les signes d’un inversement de situation.

Alors, deux questions se posent :
Quel est l’impact réel de l’islam dans l’évolution politique des pays musulmans, en particulier les pays arabes du Moyen Orient ?
Vivons-nous le début d’un printemps démocratique ou allons nous à la dérive du Chaos islamique ?

Ma réponse à la première question est qu’il est aussi faux de dire que l’islam est incompatible avec la démocratie que de soutenir le contraire. L’islam n’existant pas en dehors des musulmans qui, eux, peuvent être, en tant qu’individus ou groupes, pour la démocratie ou contre, en fonction de leurs conceptions politiques et leurs intérêts respectifs. Ils sont, comme dans toutes les sociétés, divisés entre libéraux et radicaux, cléricaux et laïcistes, républicains et monarchistes. C’est d’ailleurs cela qui explique la position très contradictoire de la démocratie dans les différents pays musulmans : La Turquie n’est pas la Syrie voisine, l’Inde musulmane n’est pas le Pakistan, la Malaisie n’est pas l’Arabie Saoudite.

Quant à la deuxième question, je crois que nous ne sommes plus ni dans l’autoritarisme ni dans un processus de démocratisation, mais dans une phase de crise généralisée et de dégradation des systèmes autocratiques issus des mouvements d’indépendance après la deuxième guerre mondiale et constituée dans le contexte de la guerre froide.

On peut observer cette crise à travers
- la rupture évidente entre les régimes en place et les sociétés qui les subissent et la délégitimisation des pouvoirs,
- la dégradation de la vie publique sous toutes ses formes
- l’arrêt ou le ralentissement de la croissance économique,
- la dégradation de la vie culturelle et morale,
- le déchaînement de toute sorte de conflits : géo-politiques, politiques, socio-économique, civils, confessionnels et ethniques.

Même si l’idée de la démocratisation des pays arabes avance sur le terrain au sein de l’opinion arabe et internationale, rien n’est encore gagné, il y a autant de facteurs qui favorisent une issue démocratique à cette crise que ceux qui jouent en faveur d’une issue chaotique.

II. La chance de la démocratie
Les facteurs qui favorisent une issue démocratique sont à mon avis quatre :

1. La faillite des systèmes autoritaires sur tous les plans : national, économique, politique et culturel.
2. L’émergence de la pensée critique, de nouveaux espaces de sociabilité, de nouvelles forces politiques et civiles.
3. L’éveil de l’opinion publique sous l’effet de la mondialisation des média et de la popularisation à travers Internet des moyens d’information, avec pour conséquence la naissance de nouvelles aspirations et de fortes motivations pour la changement.
4. Le changement profond de l’environnement géopolitique international et régional marqué par la fin de la politique des blocs et l’élaboration d’une nouvelle approche euro-américaine de la situation au Proche-Orient. Sans aller jusqu’à croire à tous les projets annoncés de démocratisation et de réforme dans le Moyen Orient, une évolution réelle s’est produite, depuis l’extension du danger terroriste, au sein des milieux officiels occidentaux, vis à vis du monde arabe et musulman. Il y a une prise de conscience évidente que le soutien inconditionnel aux modèles autocratiques, maintenus pendant plus d’un demi-siècle contre la volonté des peuples, est contre productif.


III. Les risques du chaos

Mais contre cette perspective démocratique plusieurs facteurs pourraient intervenir et favoriser la déstabilisation et la perte de maîtrise de la situation, parmi lesquels :

5. La faiblesse évidente des forces démocratiques, tant sur le plan intellectuel que sur le plan politique.
6. Des conflits multiples non résolus qui continuent de miner l’environnement politique : le conflit israélo- arabe, la situation en Irak et les conflits internes à base ethnique ou confessionnelle.
7. La ruine de la société civile par des décennies de déstructuration délibérée et le noyautage de l’Etat par des réseaux d’intérêts particuliers.
8. L’incertitude quant à la possibilité d’obtenir un soutien international cohérent et à long terme. Même si l’environnement géopolitique semble plus favorable aujourd’hui grâce au désir manifeste des puissances atlantiques de limiter leur appui aux régimes despotiques du Moyen Orient, l’absence d’un véritable engagement en faveur des peuples de la région, la contradiction des intérêts, les préjugés défavorables, la reconduction de certaines stratégies néo-coloniales liées aux questions de l’énergie, tout cela empêche les gouvernements américain et européens impliqués dans la région d’avoir une vision globale et à long terme du changement dans cette partie du monde, comme ils l’ont fait pour les pays ex-communistes. Dans ce domaine, je ne pense pas que l’on ait dépassé le stade de bonnes intentions.

En effet, il n’est pas certain que les puissances euro-américaines qui bénéficient d’une position privilégiée dans la région croient vraiment : 1) qu’une démocratie réelle est encore possible dans les pays arabes, 2) qu’elle est même souhaitable du point de vue des intérêts des uns et des autres.
D’où la volonté d’exercer une sorte de contrôle continu sur l’évolution politique de systèmes et d’essayer d’imposer aux sociétés de la région des équipes ayant de bons rapports avec les puissances occidentales, de remodeler le Moyen Orient sur le plan géopolitique avant de s’engager dans la voie d’une véritable démocratisation, avec un projet de soutien économique et politique clair et cohérent. Ce n’est donc qu’un début, mais un début significatif et positif dans la mesure où il laisse les régimes autoritaires flotter et sous une perpétuelle pression.

IV. Comment favoriser une issue démocratique à la crise ?

La question qui me semble la plus importante à ce stade est de savoir que faut-il faire pour rendre l’issue démocratique plus probable que la dérive chaotique ?


Je voudrai souligner à ce propos quatre indications :

Normaliser notre conception de l’islam au lieu de l’excéptionaliser. Islam et musulmans ne s’identifient pas et les sociétés musulmanes ne sont pas anormales. Il faut y penser comme des sociétés qui obéissent aux mêmes règles universelles et qui sont capables d’évoluer dans des conditions similaires dans la même direction indépendamment de leur particularisme culturel.
Partager au lieu d’exclure. Il n’y a plus de stratégie purement nationale pour la démocratisation d’un pays. La démocratisation ne dépend pas seulement de l’adhésion aux valeurs de liberté mais également de l’inclusion dans le système d’Etats démocratiques qui ne doit plus fonctionner comme un club fermé. Car sans l’intégration à l’Europe occidentale démocratique, l’Espagne et la Grèce n’auraient probablement pas pu réussir la stabilisation de leur démocratisation. Il en va de même concernant les pays de l’Europe de l’Est admis plus récemment comme membres à part entière dans l’Union européenne.
Encourager au lieu de récupérer. Il faudrait aider les élites à se former, à se démocratiser, non pas les satelliser, même pour de justes causes.
Se solidariser au lieu d’intervenir. L’intervention, qu’elle soit militaire ou politique, répond aux besoins sécuritaires ou économiques étrangers et défend des intérêts immédiats. Elle déstabilise l’Etat et les élites locales. Par contre, la solidarité crée des conditions de compréhension et de partage des responsabilités qui sont nécessaires à l’épanouissement politique de toutes les sociétés.
Refuser de fermer les yeux sur les violations des libertés et des droits de l’Homme dans ces pays, quel que soit le prétexte et le but recherché.

* Directeur du Centre d’Etudes sur l’Orient contemporain et professeur à la Sorbonne à Paris

3 commentaires:

Slim a dit…

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- Daniel